Portrait – Jean Claude Capretz – l’implantation de Renault en Russie

Dans cette interview, j’accueille Jean Claude Capretz, qui a vécu en Russie plusieurs années pour une aventure impressionnante, l’implantation de Renault en Russie. Il faisait partie de la petite équipe qui allait non seulement s’agrandir très vite, mais devenir l’une des plus belles aventures industrielles étrangères en Russie.

Jean Claude Capretz nous raconte aussi ses premiers pas en Russie, son installation avec sa femme et la vie sur place. Il nous parle de tout cela avec une humilité et un bon sens peu communs.

Voyez plutôt 🙂

Thomas : Bonjour et bienvenue sur Russie.fr. Je suis aujourd’hui avec Jean-Claude Capretz, qui a vécu en Russie plus de quatre ans dans une aventure humaine et d’affaires. C’est à dire industrielle, car il a largement participé à l’implantation de Renault, constructeur de voitures, en Russie et à Moscou. Bonjour Jean-Claude.

Jean-Claude Capretz : Bonjour.

Thomas : Merci d’avoir accepté cette interview. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?

Jean-Claude Capretz : Bien volontiers. J’ai commencé à être expatrié au moment de mon service militaire, puisque j’ai été VSNA à l’ambassade de France à Prague en 1977. C’était la république socialiste de Tchécoslovaquie. Ensuite je n’ai plus vraiment vécu à l’étranger jusqu’au moment où, en 1999, mon patron, qui venait d’être nommé directeur général d’Avtoframos, filiale de Renault et de la mairie de Moscou…

Renault en RussieThomas : Renault Avtoframos, oui en effet.

Jean-Claude Capretz : Voilà, donc il m’a demandé si je voulais le suivre.

Thomas : D’accord. Comment s’est passée cette arrivée à Moscou, comment vous avez été propulsé ?

Jean-Claude Capretz : Quand arrive un truc comme ça, il faut quand même en discuter avec madame (rire) car c’est quand même elle qu’il va falloir persuader que l’on ne part pas quelque part en Sibérie. Surtout que les voisins, à l’époque, nous avaient demandé s’il y avait des endroits où on pouvait nous envoyer des vivres, des conserves…

Thomas : Oui, c’est-à-dire que vos amis avaient une perception de la Russie assez sombre et noire…

Jean-Claude Capretz : Tout à fait. La Russie se réveillait du grand crack de 1998, où le rouble avait perdu à peu près 70% de sa valeur.

Thomas : Oui, la grande crise financière en l’espace de quelques jours.

Jean-Claude Capretz : Voilà, donc on savait que tout était bloqué à Moscou et tout le monde se demandait comment on pouvait vivre là-bas. Donc la parade qui avait été trouvée lorsqu’un éventuel expatrié se montrait intéressé, on invitait l’épouse pour un week-end à Moscou, le lycée français, le marché, les magasins pour que l’épouse se rende compte qu’elle partait pas au fin fond de la Sibérie mais dans une belle ville.

Thomas : Et l’employeur devait convaincre ces épouses pour finalement avoir ses expatriés.

Jean-Claude Capretz : Oui, tout à fait parce que la Russie ne pose plus vraiment de problèmes de principes, sauf éventuellement des problèmes éthiques à certaines personnes, mais il faut savoir qu’en 98, à annoncer que vous partiez en Russie, vous passiez soit pour un fou dangereux soit pour quelqu’un qui avait perdu la raison.

Thomas : Ou un aventurier…

Jean-Claude Capretz : Un aventurier, et donc nous, en plus avec nos trois enfants, donc c’était quand même…

Thomas : Il y avait encore peu de Français installés à l’époque.

Jean-Claude Capretz : Oui, il y avait peu de Français. Il y avait quelques sociétés et les quelques sociétés qui avaient commencé à s’implanter, au moment de 1998 avait fait machine arrière et donc étaient rentrées sur la France. Renault est arrivée au moment où tout le monde partait. Grosso modo.

Thomas : D’accord, effectivement la crise financière a fait fuir pas mal de monde. Et Renault est restée.

Jean-Claude Capretz : Renault est restée. Quand vous avez un projet industriel qu’est la construction d’une usine, c’est de toute façon un projet que la direction générale imagine à cinquante ans. C’était Louis Schweitzer le président à l’époque, il avait clairement en tête qu’on s’implantait, il avait décidé qu’on s’implantait en Russie et on tenait coûte que coûte.

Thomas : D’accord, donc vous avez fait un premier voyage à Moscou.

Jean-Claude Capretz : Oui.

Thomas : Quelles ont été vos premières impressions à ce moment-là ?

Jean-Claude Capretz : J’ai d’abord trouvé que la ville était somptueuse. L’architecture des époques fascistes a produit des ensembles architecturaux somptueux. Et puis c’est une ville qui a des avenues qui font au minimum deux voire trois fois les Champs Élysées. C’est une ville avec beaucoup de parcs, de beaux immeubles en triste état à l’époque, mais de beaux immeubles. Non, c’est une ville qui avait beaucoup d’allure.

Thomas : Donc vous y êtes retourné, votre femme a été convaincue…

Jean-Claude Capretz : Voilà, mon épouse est revenue après ce premier voyage, elle s’est aperçue que les marchés… Oui parce que les marchés sont aussi superbes, aussi superbes que les marchés de Provence. Donc quand mon épouse a pu rester plusieurs demi-heures dans deux ou trois marchés, elle est revenue rassurée, elle pourrait nourrir la famille avec des produits à peu près équivalents à ce qu’on avait, nous, en France et ça ne lui posait pas de problèmes.

Thomas : Donc vous avez dit aux voisins…

Jean-Claude Capretz : Voilà, donc on a dit aux voisins : « Écoutez, venez mais c’est pas la peine de venir avec de la nourriture, on aura de quoi vous faire à manger. »

Thomas : Donc, vous vous êtes installés à Moscou.

Jean-Claude Capretz : Voilà, alors une petite anecdote, c’est que quand même on s’installe à Moscou, on arrive un 5 janvier, il doit faire -30, on est arrivés par l’avion du soir, on est dans notre appartement, on a déballé le soir quelques matelas pour se coucher et puis le matin, 7h30, je me suis dit « C’est pas le tout, maintenant que t’as emmené ta famille, là il va falloir que tu te débrouilles mon vieux pour essayer de les faire manger. » Et donc je suis sorti de mon immeuble en me disant « C’est pas tout, où est-ce que je vais trouver du pain, du lait, du beurre ? » Alors à ce moment-là, c’était en plus un dimanche…

Thomas : Vous parliez un peu le russe ou pas du tout ?

Jean-Claude Capretz : Pas du tout. Enfin, je commençais à déchiffrer le cyrillique donc je me doutais de ce qu’un magasin pouvait vendre en lisant son nom.

Thomas : D’accord, vous reconnaissiez quelques mots.

Jean-Claude Capretz : Voilà mais ça n’allait pas beaucoup plus loin. Et en fait je suis descendu de mon immeuble à 7h30 un dimanche matin et alors là il y avait un gastronome ouvert 24h/24 7j/7 et dans lequel j’ai acheté du lait Président, du beurre Président, des biscottes de je ne sais plus trop quelle marque mais bien connue de chez nous. En fait je suis remonté avec l’équivalent d’un petit-déjeuner et quand mon épouse a vu ça, elle m’a dit : « Mais t’as trouvé ça où ? » Je lui ai dit « C’est en bas, juste en bas de l’immeuble (rires), c’est ouvert tout le temps. »

Thomas : Et donc vous avez commencé à travailler avec vos équipes, ça a été quoi, les premières sensations de travailler en Russie ?

Jean-Claude Capretz : Alors, au début on a recruté l’équipe, je devais m’occuper des services financiers, donc on a recruté la caissière, on avait une jeune femme qu’ensuite on a embauchée qui était une Française prise pour tenir un début de comptabilité, et ensuite on a embauché tous nos collaborateurs.

Thomas : Vous êtes passé de combien à combien de personnes entre le moment où vous êtes arrivé et le moment où vous êtes parti ?

Jean-Claude Capretz : Alors, quand moi je suis arrivé, la société Avtoframos n’existait pas, on était encore le bureau commercial.

Thomas : Vous avez vraiment créé le…

Jean-Claude Capretz : Voilà, il y avait pour ma future équipe une personne et puis à la fin quand je suis parti on était une soixantaine.

Thomas : D’accord, alors juste Avtoframos, aujourd’hui, c’est une grosse usine ?

Jean-Claude Capretz : Oui, alors c’est pas une des plus grosses usines de Renault mais c’est une usine moyenne qui doit faire facilement dans les 300 000 voitures par an, mais ils font des Logan en plein Moscou, pas très loin du centre de la culture. En fait, Renault avait été approché par Moskvitch, qui était un des trois grands constructeurs historiques de Russie, donc il y avait Vaz, Lada, ZIL et Moskvitch et en fait l’usine Avtoframos est implantée sur la partie des terrains de Moskvitch qui appartenait à la mairie de Moscou. Et la mairie de Moscou a apporté les bâtiments et le terrain au capital. Et Renault a apporté le savoir-faire.

Thomas : Alors ça, c’est intéressant, vous en parliez en préparant l’interview, qu’il y avait besoin d’un toit en français, en russe on dit « krysha », est-ce que vous pouvez expliquer ce que c’est ?

Jean-Claude Capretz : Le souci de Renault, c’est que s’implantant dans un univers administratif, législatif, normatif qu’on subodorait un peu compliqué, c’est dit. Il faut qu’on ait un associé qui soit en fait intéressé par notre réussite et qui puisse nous aider non pas sur notre savoir industriel parce que là, on n’en a pas besoin, mais qui puisse nous aider sur tous les aspects où là notre savoir ne sert à rien.

Thomas : Par exemple ?

Jean-Claude Capretz : L’exemple le plus fameux qu’on ait vécu, c’est quand il faut raccorder l’usine à tous les réseaux eau, électricité, gaz, donc c’était l’EDF, GDF et le Suez Veolia local et donc là, on a vécu quand même des moments difficiles, et là, la mairie de Moscou s’est vraiment mobilisée très fortement, les a convoqués pour leur faire comprendre que c’était pas une plaisanterie, que si Renault demandait de l’électricité, de l’eau ou du gaz à telle pression avec telles caractéristiques, c’est tout, c’était ça, c’était pas autre chose, c’était pas dans cinq ans, c’était, on travaille tout de suite.

Thomas : Alors tout le monde ne peut pas forcément convaincre la mairie de Moscou de protéger, d’encourager ou de valoriser son projet, mais c’est important d’avoir un vrai partenaire qui puisse en cas de difficulté quand on en rencontre…

Jean-Claude Capretz : Oui, beaucoup d’industriels français qui avaient des usines implantées dans des villes à droite ou à gauche en Russie étaient en fait associés quelque part, soit par des capitaux, soit par des accords, souvent avec la mairie ou le gouverneur de la région. L’important, c’était quand même d’avoir l’appui du politique de la région. Alors, il y a l’autre aspect du toit, qui est qu’il faut quelqu’un qui soit en état de vous protéger de tous les mauvais promeneurs qui pourraient avoir envie de profiter, de façon plus ou moins légale, de votre entreprise, de votre réussite. Bon, là, on a eu une fois des gens qui avaient des gros bras qui sont venus à l’école de formation qu’on avait pour les commerciaux.

Thomas : Ah oui…

Jean-Claude Capretz : Nous expliquer que ceci, puisqu’on avait du matériel, de cela, il serait bon qu’on verse une obole… Bon bah là, on a téléphoné à la mairie, ça a été réglé en une semaine, terminé quoi.

Thomas : D’où l’importance d’avoir un vrai partenaire fiable avec une vraie autorité, et quelques pouvoirs. Vous m’avez parlé d’empathie et humilité…

Jean-Claude Capretz : Oui, parce que, lorsqu’on part à l’étranger…

Thomas : Comme facteur de réussite…

Jean-Claude Capretz : Oui, d’une expatriation ou même d’un départ. Empathie, c’est-à-dire qu’il faut avoir des atomes crochus avec le pays dans lequel on va.

La Russie, avec mon épouse, on en aimait la peinture, ils ont quand même quelques grands noms. En littérature, je ne vous fais pas de dessin et en musique, on est des amateurs d’opéra, donc entre Tchaïkovski et Moussorgski, on savait où on allait.
Donc, quand vous avez une empathie comme ça, elle vous sert à tout regarder, tout écouter, tout découvrir, ça vous donne un apriori favorable sur tout. Un apriori favorable qui est important, car la vie de tous les jours n’était pas simple, il ne faut pas non plus être complètement angélique.
A Moscou, on a tous eu des incendies ou des inondations dans nos appartements…

Thomas : C’est dû à quoi, ces incendies ?

Jean-Claude Capretz : Alors, c’est dû à la vétusté des réseaux électriques, vétusté des canalisations…

Thomas : Ce n’est pas de la malveillance…

Jean-Claude Capretz : Ah non, jamais, à Moscou, enfin je ne sais pas aujourd’hui mais à l’époque de Loujkov, c’était une ville beaucoup plus sûre que Paris ! Il n’y avait aucun vol en centre-ville, vous pouviez traverser la ville à deux heures du matin, il ne se passait rien…

Thomas : Ok, c’est intéressant de le dire, car ce n’est pas forcément évident pour tout le monde.

Jean-Claude Capretz : Non, on n’a pas toujours cette idée-là sur la Russie. Moscou doit être une ville qui a peut-être un peu moins ce charme désuet et ancienne Russie qu’elle avait à l’époque. C’est certainement une ville beaucoup plus chère, mais c’est une ville qui est merveilleuse, enfin, qui est passionnante. Alors, l’humilité, puisque vous posiez la question.

Thomas : Oui, l’humilité !

Jean-Claude Capretz : En fait quand vous arrivez à l’étranger, vous êtes missionné par votre boîte, vous allez faire ceci, cela… Il ne faut jamais oublier que vous arrivez en général, alors je réfléchis par rapport aux implantations de Renault, alors, elle a des implantations en Iran, elle est implantée en Turquie, en Amérique du sud, en Inde…

Thomas : Elle a quand même une dimension culturelle assez forte.

Jean-Claude Capretz : Oui, maintenant elle s’implante en Chine. Ce n’est pas l’Europe. Ce n’est pas un territoire où tous les 800 km vous changez de frontière, c’est des pays qui sont millénaires, c’est des pays qui sont gigantesques… Même s’ils ont des difficultés au moment où vous arrivez, c’est des pays qui ont une histoire aussi brillante, voire plus brillante, que la France, et donc il faut savoir juger ce que vous vivez à l’aune de cette continuité historique.

Peut-être qu’aujourd’hui la Russie, ou l’Iran a des soucis, ou est moins vivant qu’il ne l’était à une époque, mais regardez l’Inde, elle est en train de se remonter à toute vitesse, le Brésil s’est refait une santé même s’ils ont des soucis sociaux, mais ce sont des pays qui font partie quand même des grands territoires mondiaux. Donc ne pas la ramener avec des « il n’y a que la France, en France on fait comme ça, tout ce qui est fait en France est forcément… »

Thomas : Oui, c’est l’aspect donneur de leçon que certains adoptent assez vite et qu’on nous reproche d’ailleurs en France…

Jean-Claude Capretz : Tout à fait !

Thomas : Qui ne donne pas grand-chose non plus, vous m’avez parlé d’une anecdote assez amusante par rapport à une exigence de la mairie de Moscou, sur un début d’usine qui n’en était pas vraiment une, mais…

Jean-Claude Capretz : En fait, pour la mairie de Moscou, ce qu’on a compris par la suite, on l’avait pas forcément saisi au début en tout cas, moi je ne l’avais pas complètement saisi.

C’était le plus gros projet industriel de Loujkov, le maire de Moscou à l’époque, et de Chantsev. son adjoint. C’était, étant donné qu’on annonçait quand même quelque chose, y compris les emplois annexes, c’était de l’ordre de 3000/4000 emplois, c’était énorme pour une ville.

Thomas : C’était le plus gros projet industriel…

Jean-Claude Capretz : À l’époque, c’était le plus gros projet industriel qu’ils avaient dans leurs cartons, donc ils se sont vraiment beaucoup investis, on avait d’ailleurs une chef de projet Renault au sein de ce bureau des participations industrielles de la ville de Moscou. Et au conseil d’administration Chantsev, le vice-maire est toujours venu et les deux autres administrateurs russes, qui étaient des gens de ce département, enfin plutôt la patronne de ce département, préparaient très sérieusement leurs dossiers.

Thomas : Chantsev, c’était le…?

Jean-Claude Capretz : Il était vice-maire et président du conseil d’administration d’Avtoframos.

Thomas : OK.

Jean-Claude Capretz : Et en fait, les patrons de Renault avaient compris à un moment donné qu’avec la crise, les affaires en Russie ne redémarreraient pas très vite, que l’usine elle-même ne serait pas implantée dans les délais qu’on imaginait.

Thomas : Alors, juste pour resituer pour ceux qui nous écoutent, là, vous parlez de la crise financière de 98, moi il se trouve que je vivais là-bas à cette époque-là, et c’est vrai qu’en l’espace de 24 heures ou 48 heures, on a vu tous les prix des produits importés de l’étranger multipliés par quatre, on a vu des files de plusieurs centaines de mètres se créer devant absolument toutes les banques qui avaient fermé leurs grilles, et les comptes de tous les gens qui se trouvaient avec zéro sur leurs comptes alors qu’ils avaient peut-être pour beaucoup toutes leurs économies. Ça a été vraiment une très grosse secousse pour l’ensemble de la population.

Jean-Claude Capretz : Une panique, oui tout à fait.

Thomas : C’était vraiment… tout le monde était ruiné du jour au lendemain. Imaginez dans les magasins, Carrefour ou au supermarché, tout d’un coup les prix on fait fois 4 juste parce que, voilà, vous avez dormi une nuit. C’est à peu près ce qu’il s’est passé là-bas.

Jean-Claude Capretz : Voilà, donc en fait, Renault s’est aperçu que l’usine ne serait pas démarrée dans les temps initialement prévus mais qu’il fallait faire quelque chose, et d’ailleurs la mairie de Moscou nous demandait ce qu’on pouvait faire. Et donc, ce qu’on avait fait c’est une usine que l’on appelle une usine « tournevis ». C’est-à-dire qu’on faisait venir des véhicules quasiment terminés de notre usine turque avec la collection de pièces à remonter dessus qui suivait en cartons, dans des caisses en bois, et arrivée à l’usine, on remontait tout ça. Et donc, ce que mon patron avait pris comme précaution, c’est qu’il avait peint l’atelier dans lequel on avait mis ça avec la signalétique d’une vraie usine Renault. Donc les couleurs : le gris, le jaune…

Thomas : C’est-à-dire que les affaires étaient compromises pour quelques années avec cette crise financière, mais il fallait quand même montrer…

Jean-Claude Capretz : Il fallait quand même montrer qu’on faisait quelque chose de sérieux. Donc on a fait visiter cet atelier au vice-maire de Moscou et aux membres du conseil d’administration, qui ont été enthousiastes, enfin ils voyaient la voiture fabriquée à Moscou.

Thomas : Donc, en fait, elles étaient fabriquées ailleurs…

Jean-Claude Capretz : Elles étaient partiellement démontées à l’usine turque et remontées, voilà…

Thomas : Pour donner l’illusion…

Jean-Claude Capretz : Voilà, accessoirement, ça avait quand même une vertu, c’est que ça officialisait la volonté de Renault vis-à-vis de la mairie de Moscou, ça nous permettait aussi, à nous industriels, de tester toutes nos procédures, tous nos processus puisqu’il vaut mieux tester les processus d’apprivoisement, d’éloignement, quand vous avez dix pièces qui rentrent avec une pièce, que quand vous avez 100/250 pièces qui débarquent.

Thomas : D’accord, autant les Russes voulaient montrer quelque chose qui n’existait pas encore, autant ça vous a permis de…

Jean-Claude Capretz : Nous, ça nous a permis de vraiment roder tout le fonctionnement administratif de la société, et ça, c’était fondamental

Thomas : Finalement, c’est pas forcément une habitude que, nous, on aurait, pour démarrer une usine.

Jean-Claude Capretz : Oui, on a tendance à vouloir démarrer d’un coup d’un seul, mais je peux vous assurer qu’en Russie ça nous a bien servi.

Thomas : D’accord, c’était les Russes qui ont demandé ça, en fait ?

Jean-Claude Capretz : Alors, les Russes nous avaient demandé ça, et puis surtout ils nous ont dit, enfin Chantsev a dit, qu’il fallait faire inaugurer cette usine par le maire !

Thomas : Oui (rire), pourquoi ?

Jean-Claude Capretz : Alors évidemment, il y a eu un peu de flottement du côté de l’équipe française en disant, bon ce n’est guère qu’un hangar…

Thomas : (Rire)

Jean-Claude Capretz : Et en fait, je peux vous assurer que les Russes sont arrivés à mettre les caméras, alors évidemment le service de communication de la mairie de Moscou avait tout pris en main.

Thomas : Ils sont venus avec des journalistes…

Jean-Claude Capretz : Oui, oui, ils avaient convoqués des journalistes, nous, on avait fait la réception qu’il fallait, tout ça, on avait mis nos ingénieurs français qui parlaient russe, et russe de bon niveau, en avant. Et donc, honnêtement, aux informations régionales de Moscou, quand on voyait le reportage on avait l’impression que ça y est, que Renault annonçait que c’était une entreprise CKD, que c’était gigantesque, complètement industrialisé…

Thomas : Et vous avez fait un super montage…

Jean-Claude Capretz : Un super montage !

Thomas : En utilisant vraiment les angles…

Jean-Claude Capretz : Oui, et on avait fait visiter, je crois, à un ambassadeur, ou en tout cas à un certain nombre de collègues industriels français, on leur a fait visiter l’usine après qu’ils aient vu le reportage, et eux tombaient de l’armoire car, par rapport à ce qu’ils avaient vus à la télé, la réalité… Ils se demandaient comment on avait pu faire le passage de ce reportage extraordinaire à ce qu’on avait au démarrage.

Thomas : Oui, donc comme vous avez une belle aventure en affaire et industrielle en Russie, c’est quand même pas le cas de tout le monde, vous connaissez certainement quelques trucs et astuces qui permettent de rencontrer le succès dans son projet, et il y a quelques personnes qui nous écoutent qui souhaiteraient s’installer, travailler en Russie, et qui ne savent pas trop comment faire aujourd’hui, et puis qui sont dans un tout début de projet. Est-ce que vous auriez des petites astuces à leur donner, on a parlé d’empathie, d’humilité, ça fait partie des points clés à priori, et est-ce que vous en connaissez d’autres ?

Jean-Claude Capretz : La première chose à faire, mais je pense qu’on fait ça dans tous les pays, c’est de s’entourer des conseils des gens qui sont déjà sur le terrain. Quelque part, il faut quand même le dire, surtout qu’à Moscou c’était une réalité, c’est que souvent l’ambassade ou son service économique est d’une très bonne aide. Ils sont souvent des metteurs en relation extrêmement performants. Il se trouve qu’à l’époque, l’ambassadeur était quelqu’un d’extrêmement motivé sur les affaires économiques, et tout son service économique et commercial aidait vraiment les entreprises. Ensuite, vous avez dans quasiment tous les pays du monde de grands cabinets anglo-saxons qui sont présents : HSBC, Ernst & Young, il se trouve qu’on travaillait avec Ernst & Young, car il avait beaucoup de partenaires français. Donc, ça facilitait le travail. Donc, ces gens-là, en fait, sont aussi des gens qui vous mettent en relation, qui savent ouvrir les portes dans les ministères. Ce n’est pas forcément des gens qui connaissent le détail de la vie du terrain mais ils sont quand même souvent de bon conseil.

Thomas : D’accord, c’est avant tout s’ouvrir un réseau, qui a lui-même, à chaque point de réseau, un réseau, afin d’ouvrir les portes le plus loin possible pour, entre autres, trouver le ou les bons partenaires russes.

Très bien, merci pour ces quelques minutes passées ensemble, c’est vraiment passionnant ! Peut-être un dernier mot, est-ce que vous auriez un conseil à donner à ceux qui souhaitent se lancer dans l’aventure, qui peut-être hésitent, se disent que c’est quand même un truc de fou d’aller travailler là-bas, mais, en même temps, j’irais bien…

Jean-Claude Capretz : Il faut y aller car c’est un des pays les plus passionnants, je dis souvent quand vous voyez un Coréen ou un Japonais, il est jaune et il aime une musique que vous n’aimez pas, quand vous voyez un Russe, d’abord vous ne le reconnaissez pas forcément dans la rue et vous aimez à peu près ce qu’il aime, Tchaïkovski, Kandinsky, Tchekhov, lui, il adore Victor Hugo, Napoléon, Barbara… Donc, vous vous dites que, finalement, on est très proches culturellement, et finalement, vous vous apercevez que la différence culturelle, elle est pas dans la culture, elle est en fait dans l’approche intellectuelle, ethnique, éthique des choses, et là où c’est passionnant, c’est qu’il ne fait pas comme nous, il ne raisonne pas comme nous, et on n’a pas, nous raison, et lui tort. Vous découvrez, si vous prenez le temps, un autre système, une autre façon de fonctionner dans un environnement ethnique, éthique, cognitif et ça c’est probablement une des aventures intellectuelles les plus passionnantes qu’il puisse y avoir, en plus c’est un pays extraordinaire à visiter. Nous, on a voyagé pendant quatre ans, mais on n’a pas vu le vingtième de ce qu’on aurait pu voir en Russie.

Thomas : D’accord, superbe aventure en tout cas !

Jean-Claude Capretz : Voilà, et puis il faut y aller sans aucun regret ni sans aucune peur, c’est un pays passionnant.

Thomas : Très bien, merci beaucoup Jean-Claude Capretz pour cette interview, et je vous dis à très bientôt pour la suite des aventures sur Russie.fr.

Crédit photo : W.Grabar

Que vous a inspiré cette interview ? Dites-le moi dans les commentaires ci-dessous. Merci 🙂

8 Commentaires

  1. izi92

    D’après ce que j’ai pu écouter :

    “c’est qu’il ne sait pas comme nous” => “il ne fait pas”

    “Ernst & Young, car il avait beaucoup de partenaires financiers” => “car il avait beaucoup de partenaires français” 😉

    Merci pour l’interview !

    Réponse
    • Thomas

      Merci à toi, les rectifs sont faites grâce à toi. Merci 😉

      Réponse
  2. yann

    wouah! hyper intéressant 🙂 (d’autant que mon père était expat chez Renault mais au brésil…) bref, la Russie, ça donne envie! beau boulot et bonne continuation.

    Réponse
  3. dimdamdom72

    A la retraite maintenant ,je vais juste m’installer à titre personnel à st petersbourg. ben oui la vie c’est comme ça là-bas faut s’y faire . Mais y a tellement de choses à découvrir

    Réponse
  4. Jean-Pierre

    Encore une preuve,s’il en fallait,que la Russie est un beau pays,très intéressant.

    Réponse
  5. Jean-Paul

    C’est tres interessant..Pourquoi la RUSSIE ne fait pas partie de l’EUROPE?le general DE GAULE parlait de l’EUROPE de BREST a VLADIVOSTOK

    Réponse
  6. david

    intéressant , mais c’est évidement plus facile de s’installer en Russie en arrivant avec un projet qui concerne plusieur centaine d’emplois et une enseigne mondialement connue … qu’en est il des projets plus modeste ? le savoir faire francais et la formation francaise sont ils reconnu et recherché ?

    Réponse
  7. lemoine

    merci, cela donne encore plus envie d’y aller, je m’y prépare sérieusement en votre compagnie!
    votre approche est vraiment familière, on a hâte de se faire des amis la bas… merci Thomas

    Réponse

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