Punk soviétique : petite histoire

L’historie du punk soviétique par Feddy Lavrov

Le punk soviétique a su s’imposer malgré l’URSS où tout lui était hostile

Cette vidéo et ce qu’elle contient est un document unique et vraiment intéressant. Je vous le recommande, surtout si vous vous intéressez à l’émancipation des jeunes dans un pays fermé (l’Union Soviétique), si vous vous intéressez à leurs délires créatifs, ou encore à tous ceux qui s’élèvent en dehors des sentiers battus par leurs prédécesseurs, en traçant leur propre route, quitte à être en rupture totale avec le système en place.

Dans le genre, il y a aussi cet article que j’ai eu plaisir à écrire sur les styliagis qui ont en quelque sorte importé le jazz et le rock à billy en Russie soviétique.

Mais restons en ici au punk soviétique et à son histoire tout aussi passionnante.

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Evidemment, en URSS, il était difficile de se faire sa place en dehors de la voie toute tracée par le parti. D’où l’intérêt pour l’histoire racontée ici sur ce mouvement qui s’est fait sa place alors que tout ou presque lui était hostile.

Vous allez voir ici une une (auto) interview d’un personnage célèbre du paysage punk rock soviétique, Feddy Lavrov du groupe “Отдел Самоискоренения (Bureau de l’Autodestruction). C’est Sherep Production a demandé à Feddy de parler du punk soviétique dans une vidéo. En la voyant, j’ai tout de suite demandé à Sherep Production de faire faire la transcription de l’interview en français, afin que vous puissiez la suivre en russe avec sa traduction.

Le résultat est là. Il est absolument passionnant et en plus il peu vous faire progresser en russe 🙂

La transcription de l’interview est ici :

Nous sommes dans les années 80 dans un régime qui est pratiquement fermé sur l’Ouest.Comment le mouvement punk est-il arrivé en URSS et comment à t-il été découvert ? C’est étrange, mais nous avons entendu parler pour la première fois des punks par le biais de la presse soviétique. Le premier article est apparu dans le magazine “Krocodile”.

Evidemment, ils blaguaient au sujet du nouveau mouvement de mode fashion punks. Le mot “punk” n’était alors même pas mentionné. Le nom des groupes avait été traduit en russe. Le groupe the kids avait été traduit « шпана ». C’était très drôle.

A l’époque nous n’avions que des chaines de télé soviétiques et chaque dimanche sur la chaîne 1 nous regardions le programme télé “panorama” et là, en 1977 nous avons vu des images de jeunes punks dans les rues de Londres. C’était énorme !

Des types avec des cheveux ébouriffés, braves, pleins de joie mais sans but, se comportant comme des animaux libérés de leurs chaines. C’était très intéressant. Pour nous ce concept était fou et bien sûr nous voulions devenir les mêmes.

Il n’y avait pas de doute que ce mouvement était attirant pour ceux qui avaient 16/20 ans. ça a attiré les plus libres d’entre-eux, qui n’étaient d’ailleurs pas tellement nombreux. Des jeunes qui ne se s’appelaient même pas comme des punks.

A Leningrad on se surnommait nous même “les beatniks” parce que c’était moins dangereux. On sortait avec les cheveux en pic, habillé avec des vêtements fait main. Et vous pouviez être arrêté par la police pour ça.

On pouvait t’arrêter, te demander tes papiers d’identité, te demander pourquoi tu étais habillé comme ça… Où allez-vous, pourquoi vous n’êtes pas au travail/ à l’école ? Et si en plus vous aviez bu, alors ils pouvaient facilement vous mettre en garde à vue pour plusieurs jours.

Vous étiez arrêté, emmené au poste de police, vous étiez photographié, de face, de profil. Ensuite ils ajoutaient vos photos dans leurs dossiers. Ils ouvraient un dossier vous concernant dans lequel ils gardaient les enregistrements de vos explications sur qui vous êtes, pourquoi vous agissez ainsi…

Si vous vous définissiez vous même comme punk vous pouviez avoir de gros problèmes. C’est pourquoi on le cachait et nous nous surnommions “beatniks”. Porter la crête n’était possible que sous une capuche. Quand on allait à des fêtes, on prenait de longs manteaux et on s’habillait avec des vestes énormes  et des pantalons disproportionnés.

J’avais un pantalon que j’avais cousu avec des fermetures éclair que j’ai fait moi-même… Mais je ne l’ai pas fait à la manière des anglais, cousant juste la surface. J’ai fait des trous et intégré des fermetures éclairs à la place, sur toute la longueur de mes pantalons. Donc mon pantalon était quasiment composé que de fermetures éclair.

Quel était la différence entre le punk soviétique et le punk de l’ouest ?

Il n’y a pas de différences principales entre les punks. Les punks du monde entier sont similaires les uns des autres. En pratique, il n’y avait pas de vraies différences entre comment le punk rock était joué à l’ouest et à Leningrad. On écoutait aussi les Sex Pistols, The Clash, The Stranglers, et les Ramones bien sûr.

Tous ces excellents groupes sont apparus à cette époque, juste devant nos yeux. Post punk… Et tous ces groupes faisaient partie de nos playlists. Mais nous étions pauvres. On ne pouvait pas se permettre d’acheter des vinyles.

Heureusement, il y avait des gens un peu spéciaux, des spéculateurs ou des colporteurs… Ils partaient à l’étranger et ils ramenaient des produits de  l’étranger de notre côté du rideau de fer. Ils ramenaient des disques vinyles de là-bas.

C’était un business rentable. Les disques coûtaient une fortune. Dans tous les cas on était incapable de payer. On utilisait des enregistreurs de K7.

Je vais vous montrer. On copiait. C’était du piratage tout simplement. Mais c’était la seule manière de garder un enregistrement. Voilà mon vieil enregistreur. Celui que j’utilisais dans mon studio d’enregistrement et celui sur lequel je copiais la musique que j’écoutais, la musique que j’aimais. Les premiers groupes de punk à Leningrad jouaient du punk rock comme on pouvait en entendre en Angleterre… mais en russe. Principalement parce que nous étions mauvais en langues étrangères.

D’un autre côté nos musiques étaient compréhensibles par tout un chacun. Il y avait une différence entre nous et l’ouest dans la manière d’enregistrer nos disques… une grosse différence dans les instruments que l’on utilisait. Nous pouvions avoir des instruments fait-main ou des guitares soviétiques comme celle-ci par exemple. Cette guitare à été faite en Tchécoslovaquie. Une guitare comme ça, c’était un luxe pour un punk soviétique. Il y avait encore une grosse différence entre les punks soviétiques et ceux de l’ouest.

On ne jouait pas du tout de concert. Nous n’étions pas autorisés à jouer de concert. Le gouvernement soviétique n’appréciait pas le mouvement punk. A quel point était-il dangereux d’être punk à cette époque ? La pire chose que notre gouvernement craignait le plus, c’était de voir se développer des mouvements anti-soviétiques, anarchistes ou ou tout simplement des défenseurs des droits de l’homme.

L’enregistrement fait par Bureau de l’Autodestruction rassemblait toutes ces idées pour les personnes au pouvoir… et… ils avaient peur que nos chansons deviennent populaires auprès des activistes anti soviétiques. Parce que ce que nous faisions était une dérision du système, du régime, de l’état.

Un ex-leader du KGB Yuri Andropov est arrivé à la tête du parti communiste. Et une de ses nouvelles directives était de régler le problème sur comment “gérer” la jeunesse. Les jeunes devaient être mieux contrôlés. La police devait surveiller et identifier ceux qui pouvaient être un danger pour les soviétiques.

Donc tout s’est finit quand j’ai reçu un appel du KGB.  Le KGB convoquait beaucoup de monde. On demandait à certains s’ils voulaient “coopérer” en échange de quelques informations ou matériel pour faire des investigations. Certains avaient peur. En fait, tout le monde avait peur.

On m’a proposé de signer un document où il était écrit que je n’écrirai ni n’enregistrerai plus aucune chanson que je n’écrirai plus de texte sous l’autorité du système soviétique. J’ai signé. Du coup j’ai aussi signé la censure de mon premier groupe : Bureau de l’Autodestruction.

Est ce que tu peux nous dire quelque chose sur toi ? Sur ta carrière musicale ?
Qu’est ce qui s’est passé après ça ? Qu’est ce qui va se passer ensuite ?

Ensuite j’ai été dans des groupes différents, de différents styles. J’ai toujours aimé beaucoup de styles différents. Je n’ai jamais été trop focalisé sur le mouvement punk ou sur n’importe quel autre. A la fin des années 80 le punk était devenu le style le plus populaire en URSS. N’importe quel groupe se définissait lui-même comme punk. Et me considérant comme quelqu’un d’intègre je n’étais plus du tout intéressé pour suivre ce mouvement. Il n’y avait plus d’adrénaline.

Dans le milieu des années 90 je travaillais pour le Kirov Opera and Ballet (Théâtre Marinsky). Nous avons fait une date à Paris. Je suis resté là-bas pendant un moment avec mes amis français. Quand je suis revenu de France j’ai commencé le projet le plus important pour moi. Le groupe Begemot (Бегемот). On jouait de l’Indie rock. On a enregistré 5 albums.

En 2002, j’ai commencé mon propre projet : Feddy. On jouait rock and rave. Une combinaison entre du post-punk et de la musique électronique. Nous avions beaucoup de matériel électronique et soudainement il y a eu un regain d’intérêt pour le punk des années 80. J’ai rencontré beaucoup de jeunes gens intéressés par le punk des années 80 parce que… ces dernières années ressemblent de plus en plus à celle de la fin de la période soviétique.

Le gouvernement nous guide vers le même encadrement, les mêmes limites. Les relations sont les mêmes que pendant la période de la guerre froide. Le pays prend part dans certains conflits. Course à l’armement… recherche d’adversaires… les méthodes de propagande sont terribles.

Naturellement, j’ai décidé que le temps était venu de… reformer le groupe Bureau de l’Autodestruction. ça faisait exactement 30 ans que le groupe avait été interdit.

Quels ont été les changements dans le mouvement punk depuis la fin du système soviétique ?

Un label de punk indépendant de Saint Petersbourg appelé VDV Records… est en train de publier un 45 tour avec trois chansons enregistrées en 1984. Le disque est s’appelle Wars Are For Warriors et le label moscovite Siyanie (Brillant) va sortir une anthologie complète avec les chansons originales et remasterisées. Elle s’appellera « Антивсе » (Anti-tout). C’est quelque chose que je n’aurai même pas pu rêver à l’époque.

Ces vieux enregistrements… Ces vieux matériaux… oubliés et interdit… Je n’ai pas pu les montrer à que que ce soit pendant très longtemps. Pas à cause de ce document que j’ai signé, mais parce que j’avais peur pour ma famille. J’avais une famille… mon ex-femme était journaliste pour la télé. On avait des enfants qui grandissaient. Ils apprenaient la musique, jouaient au violon. Et comme je voulais ils aient une formation musicale à l’étranger. They studied in England. Ils habitent à l’étranger…

Avant que ça n’arrive, je devais garder silence. Maintenant je suis libre, je peux faire ce que je veux. Et je n’aime pas ce qu’il se passe ici. Je n’aime pas ce qui se passe avec les gens dans ce pays. Je n’aime pas ce qu’ils pensent. Je n’aime pas le résultat de ce pourquoi on s’est battu à la fin des années 80 et au début des années 90 quand il y a eu des révolutions, des barricades…

Quand tous ces gens étaient à côté de moi sur ces barricades, ils étaient tous différents de niveau et de classe différents. On était tous là pour la liberté.

Où est partie cette idée ?

Pourquoi on veut se remettre dans cette prison que l’on voulait un jour quitter.
Je veux que la liberté reste toujours la valeur la plus importante pour les gens de mon pays.

Qu’avez-vous pensé de l’interview, partagez le avec nous dans les commentaires ci-dessous. Merci 🙂

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